Toute bonne chose a une fin
L’offre et la demande. Le lait coule et bébé boit. Bébé veut boire et le lait coule. Ça semblait magique et mystérieux. Comme bien des futures mamans, j’anticipais l’allaitement maternel avec un mélange d’excitation (j’avais hâte!), de doute (et si je n’aimais pas ça?), de craintes (et si je n’y arrivais pas?), et d’espoir (si j’y arrivais, pourrais-je tenir au moins six mois, comme le recommandent actuellement les spécialisssses?)
En prévision de l’arrivée de bébé, j’ai assisté à une clinique d’allaitement, j’ai lu et relu le petit livre de l’Hôpital Sainte-Justine sur L’allaitement maternel. Je me sentais plus comme une étudiante préparant un important examen pratique que comme une maman s’apprêtant à faire ce que font les mamans depuis la nuit des temps!
Puis Fanny est née. Je me souviens de ses premiers boires, qui tenaient plus de séances de lutte que des belles images d’allaitement les yeux dans les yeux qui tapissent les livres destinés aux nouveaux parents: elle serrait ses petits poings si fort contre sa bouche qu’il me fallait toujours solliciter une deuxième paire de mains pour qu’on m’aide à éloigner ses bras alors que mes miennes de mains étaient occupées à positionner mon sein et sa tête! Aucun de mes livres de référence ne faisaient référence à la deuxième paire de mains…
N’empêche, une fois bébé en place, j’y arrivais. Nous y arrivions. Et de mieux en mieux. Je me souviens encore de l’infirmière qui, en me voyant allaiter dans les premières heures, m’a rendue si fière en me lançant: «C’est votre deuxième bébé?», laissant entendre que j’allaitais comme une vieille pro. Je me dis aujourd’hui qu’elle était une fine psychologue qui avait su exactement quoi dire pour me rassurer et m’encourager à continuer.
Au retour à la maison, loin de ses encouragements, j’étais moins sûre de moi. Autour de ma chaise d’allaitement, des feuilles d’explication, que je tournais en tous sens pour essayer de comprendre comment j’avais déjà réussi, avec la poupée du CLSC à faire la &%?/(%& de posture du ballon de football. Et j’avais de ces courbatures! «Si vous avez mal, ce n’est pas normal», lisais-je, alors j’essayais d’améliorer la position, tout en surveillant les signes de la faim, en évaluant si la bouche prenait bien toute l’aréole, en écoutant si la succion était bonne et en changeant les feuilles de chou destinées à soulager mes seins engorgés par la montée de lait… Je me sentais ridicule de m’attarder à autant de détails techniques pour faire ce qui devait pourtant être naturel et instinctif, et en même temps, je me disais que le nombre de mamans qui abandonnent l’allaitement est bien la preuve que ce n’est pas si simple.
Puis les jours, les semaines ont passé. La lutte a cessé, les douleurs sont disparues, les techniques se sont transformées en habitudes. Les feuilles de chou sont parties au compost, le coussin d’allaitement est allé dans l’armoire et le ballon de football a été relégué aux oubliettes. Et peu à peu, l’allaitement s’est transformé en une vraie belle relation avec ma fille. Un moment juste à nous, en dehors du temps. Un moment qui, pour les observateurs externes, devait bien ressembler à ces images qu’on voit dans les livres…

Puis ce sont les mois qui ont passé. À six, j’ai eu une pensée pour les spécialisssses. Autour de moi, on commençait à me demander jusqu’à quand je comptais allaiter. Compter? Je ne comptais pas. Je ne comptais plus. Les mois passaient, et ça allait si bien que ça semblait bien plus compliqué d’arrêter que de poursuivre. Elle acceptait d’ailleurs aussi bien le biberon, le gobelet, que le sein (avec une nette préférence pour ce dernier, quand même) ce qui a grandement facilité le retour au travail. Je ne voyais donc ni urgence, ni nécessité, ni raison d’arrêter.
Vers 13 mois, j’ai pensé ne garder qu’un boire, celui du matin. Mais après quatre matins, mon sein semblait vide, la petite pleurait, tétait sans succès, redemandait et abandonnait… Par un heureux hasard, ma marraine d’allaitement a choisi ce soir-là pour me téléphoner, et à l’écoute de mon histoire, m’apprit une règle méconnue de l’allaitement: sans un minimum de deux boires par 24h, la source se tarit peu à peu. «Tu es en train de sevrer ta fille. Sois tu augmentes la cadence, soit tu te prépares à arrêter…»
Arrêter? ARRÊTER? Comment mon doux pourrait-il lui couper les ongles, s’il ne pouvait plus compter sur le moment du boire pour le faire? Plus sérieusement, je n’étais pas prête, ni la petite, et je le sentais. Alors j’ai augmenté le nombre de boire, et comme par magie, le lait a recommencé à couler, tout naturellement.
Il a coulé ainsi pendant deux autres mois et demi. Il coulerait encore si je le voulais. Si la petite le voulait. Mais depuis quelques temps, je sens que les choses ont changé. Le soir venu, elle ne demande plus le sein (ai-je dit «demande»? disons plutôt qu’elle avait l’habitude de l’exiger, de le revendiquer… bref, ses souhaits ont toujours été très clairs) — elle ne le demande plus, dis-je, c’est moi qui le lui offre.
Alors hier soir, j’ai décidé de profiter du momentum. Avec un gros pincement au coeur, c’est un gobelet que j’ai offert. Elle n’avait ainsi eu qu’un boire dans la journée. Il en sera de même aujourd’hui. Et demain. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que la source soit tarie, et que je me rende à l’évidence: ma fille sera…
…
…
… vais-je vraiment réussir à écrire le mot?
…
…
…sevrée.


27 juillet 2006 

À propos de la banlieusarde
Vous aimez le blogue? Il y a maintenant le livre, publié en 2010 chez Trécarré!
Les Gourmand World Cookbooks Awards décernent le prix du Meilleur livre de recettes faciles à faire pour le Canada français à mon livre Banlieusardises!
Ouch…dure étape. Ça fait des mois que j’y pense mais ne fais que peu pour que ça arrive. Courageuse va!
J’avoue qu’hier, je ne réalisais pas trop ce qui arrivait, mais en donnant le sein, ce matin, la réalité m’a rattrapée. Ça ne parait pas à la lecture, mais j’ai pleuré à chaudes larmes en écrivant ce billet…
Courageuse? Hum, je te connais mieux que je connaissais l’infirmière, alors je sais que c’est en fine psychologue que tu me dis ce que j’ai besoin de lire! ;-) Merci.
ouh là là, quelle étape à franchir! Je t’admire beaucoup, moi qui n’a pas pu allaiter. Je me suis pourtant tellement battue pour que ça fonctionne!
Ta petite puce fera un autre pas vers l’autonomie bientôt, et ça brise toujours un peu le coeur de la maman!
Effectivement, tu es courageuse d’avoir offert ce précieux cadeau à ta fille si longtemps! Sèche tes pleurs, belle Martine, tu as réussi où tant de mamans ne se sont pas rendues! Tu as de quoi être fière de toi! :-)
Bonjour Martine
Comme toujours ta plume me séduit, mais cette fois je t’ai accompagnée en pleurs. Peut-être parce que j’ai les émotions et les hormones à fleur de peau, peut-être parce que ma puce sera rendue là elle aussi éventuellementou encore parce que la ressemblance entre ta fille sur la photo et ma fille est assez frappante. Bref, tu m’as vraiment touchée et émue.
Pour avoir passé par cette étape 3 fois, je sais combien il est dur de faire le deuil de ce moment précieux.Tout comme l’accouchement est la fin de la grossesse, la fin de l’allaitement est une nouvelle étape pour nous et l’enfant. Mais je tiens à te féliciter pour cet acte d’amour et de don de soi. C’est pas rien allaiter son enfant aussi longtemps, faut en être très fière.
Si tu as pleuré à chaudes larmes en écrivant ce billet, moi j’ai fait de même en le lisant! Mon bébé arrive à 6 mois et je me souviens en souriant du temps où je me disais que j’allais ESSAYER de me rendre à 6 mois… L’allaitement est quelque chose de tellement naturel, de tellement tendre entre moi et mon fils que je n’ose imaginer le moment où je serai rendue à l’étape où tu es. Par contre, on sent dans ton récit que cette étape sera franchie dans une grande sérénité puisque tu as attendu d’être prête, et que ta fille le soit également. Chapeau!
Je comprends tellement le chagrin que vous avez en fesant le sevrage de vos bébés. Moi j’ai allaité Gabriel pendant 11mois et demi et j’ai dû arrêter brusquement à cause du retour au travail (je travail en laboratoire). Imaginer quand j’étais enceinte, je trouvais tellement bizarre de me voir allaiter. Mais j’ai tombé en amour avec cette acte et je peux dire un privilège. J’espère que je pourrai allaiter le prochain aussi longtemps et peut-être plus, on verra ce que le destin va nous réserver. Alors je dis bravo à toutes les mamans qui allaite leurs petits poussins.
Cathy une maman fière de son garçon de 21 mois
Superbe. Cette photo est superbe. Vraiment. Vraiment vraiment.
Ce que tu as fait est déjà énorme : pour moi, la source s’est tarie d’elle-même à 3 mois et demi (pour ma fille) et à 2 mois (pour mon fils, et encore, pendant ces deux mois je tirais mon lait qu’il buvait ensuite au biberon, j’ai persévéré parce que j’avais lu que « les cellules du cerveau de Bébé s’agencent mieux s’il est allaité », sinon j’aurais abandonné). Bravo.
Que dire, sinon que je t’envoie plein de bisous. Comme les voisines l’ont dit, c’est une nouvelle étape. En lisant le billet, j’imaginais tes larmes, ta tristesse, je la partageais, moi qui ne suis pas une maman mais qui rêve d’être aussi formidable que toi, quand j’aurai ce beau cadeau de la vie.
Je pense fort à toi ;)
Pour avoir souvent observé en pédiatrie des enfants ayant été allaités et d’autres ne l’ayant pas été, j’ai effectivement remarqué avec quelle tendresse les bébés allaités touchent leur maman, le lien qui existe entre eux deux, etc. C’est vraiment très beau.
Et ce qui est bien, c’est que les avantages restent pour la vie :) Ce contact rassurant que tu lui as offert avec régalarité va lui offrir une belle base pour lancer son existence !
Premier vrai chagrin de mère… Le deuxième, c’est quand le petit dernier n’a plus besoin de couches. Tout une page de l’histoire familiale qui se tourne. J’ai allaité mon premier bébé 11 mois et un soir elle a refusé le sein et tous les autres jours. J’ai tellement pleuré. Je n’y était pas assez préparée. Au 2e, quand il a commencé a refuser le sein, à 13 mois, un soir, je me suis dit: »c’est de cette tétée qui s’en vient dont je veux me souvenir, alors pendant que le petit buvait, inconscient du drame qui se jouait, j’ai enregistré dans mon esprit tous nos gestes, mon fredonnement de chansons, son contentement, sa petite menotte sur ma peau. Scusez-moi, je ne vois plus l’écran…
Je ne sais pas quand Leïla (14 avril 2005), la jumelle de Fanny, décidera de mettre un terme à un allaitement qui dure déjà depuis près de 16 mois. Je sais que ça me fera plaisir de ne plus avoir à jouer les discrètes en public. Mais je sais aussi que :
- malgré ses tortillements de gamines maintenant;
- malgré son désintérèssement graduel généré par tout un monde de découverte autour d’elle;
- malgré l’exclusivité que ça impose;
je serai nostalgique.
Nostalgique de sa petite main qui tapote mon sein ou de ses caresses. Nostalgique de ce moment-juste-à-nous. Nostalgique de son sourire de lait quand je lui souris ou que je l’agace en la chatouillant.
Mais pour être passée par là une fois déjà (avec sa soeur qui avait 12 mois à l’époque), je sais que ce qui vient sera rempli de façons de développer le lien mère-fille. :)
ah ben là vous me faites toutes brailler. Moi qui n’ait pas connu ça… *snif snif snif*… j’aurais tellement voulu! :-(
Bonsoir Martine,
C’était beau de te lire. C’est vrai que les premiers moments sont si difficile. Moi j’attends que le sevrage arrive, ce n’est pas entièrement ma décision, alors que bébé a eu deux ans en juin et qu’il est encore très « addict »! Mais c’est certain que quand le moment sera venu ce sera aussi difficile.
G.
Moi aussi je suis toute émue. Ce billet, si j’avais une aussi belle plume que toi, j’aurais pu croire que c’est moi qui l’a écrit il y a 7 mois. Merci pour ce beau voyage dans le passé, tu viens de me faire revivre une expérience que j’ai savourée et tellement appréciée.
Petite larme… deux petites larmes… et trois et quatre, l’écran se brouille.
Tu as très bien réussi à faire passer l’émotion qui t’étreint. Bonne chance pour traverser cette première séparation.
Quel beau texte. Je me revois, il y a quelques années, pleurant à chaudes larmes quand ma puce a réclamé un biberon, à 14 mois. Quelqu’un l’a bien dit, c’est notre premier chagrin de mère. Et même si au fond de nous, il y a une partie de soi qui se sent « libérée », ça reste la rupture d’un lien unique. Non, je ne te sortirai pas l’habituel « tu lui as donné le meilleur de toi même »… tu le sais. Alors vis ton chagrin à fond, et une fois les larmes séchées, tu pourras voir un peu des beautés qui t’attendent alors que Fanny grandit en sagesse et en beauté.
Bisous à vous deux!
Oh lala Martine, ton message m’a fait pleurer à chaudes larmes! Je te comprend dont! Allez, gros calin et bisou
je suis de tout coeur avec toi.
pour moi le sevrage a eu lieux plus tôt car j’ai repris le travail Jeanne avait 3 mois et elle a de suite refusé le sein aprés le biberon de mamie.
cela fait maintenant + d’un an et j’ai encore les larmes au yeux quand j’y pense…
Tu as eu de la chance de pouvoir lui donner l’allaiter aussi longtemps c’est merveilleux.
Maman m’a donner le sein jusqu’a 2 ans et demi et cette relation est encore là aujourd’hui…Et je dirais qu’il est aussi important d’appendre a continuer cette relation priviligiée en trouvant d’autre instants magiques ( le co-dodo pour la sieste, la co-douche sont aussi des moments
géniaux)
Bonjour,
Ceux sont les larmes aux yeux que je vous écrit. Juste pour vous souhaitez bon courage et bravo pour ce que vous avez fait…En ce moment j’allaite mondeuxième (la première avait été allaitée 8 mois et je suis tombée enceinte, le lait dit-on change de gout et elle s’est sevrée toute seule… Elle est devenue la grande ?)
J’espère que pour mon deuxième tout se passera de la même façon sans pleure…
A bientôt
Adie
J’ai eu les larmes aux yeux…
j’ai adoré allaiter, même si tout le monde autour de moi me disait que ca me libérerait de donner du lait en formule…
C’est finalement avec une énorme tristesse qui était incomprise de mon entourage (pcq enfin pour eux, je me libérais) que j’ai du arrêter à 4 mois (moins de lait, bcp d’émotions liées à ma séparation, etc.).
Ton petit billet m’a beaucoup touchée, surtout la photo, pcq ils m’ont rappelé combien il était doux ce contact privilégié avec son enfant…